J'étais installé sur le bord d'un trottoir pas très propre, de l'autre côté de la Place "El Fnah" à Marrakech et je traçais des croquis de toute l'activité devant moi. J'étais assez loin des derviches, des charmeurs de serpents, des troubadours en chechias, des acrobates du désert, des vendeurs qui d'une main vous offrent un Coran et de l'autre une palette de hashish, de tout ce monde grouillant à l'affût d'un petit profit. Une demi-heure avant, une jeune fille portant un anneau à la narine, reconnaissant un artiste, m'avait demandé de lui peindre des gants de dentelles au henné parce qu'elle allait se fiancer. J'étais tout joyeux de ces impressions exotiques qui se déroulaient devant mes yeux et j'en savourais les couleurs et le mouvement tout en restant éloigné du centre de l'activité. Un petit garçon de pas plus de six ans, rusé au-delà de son âge, se détacha de la place et vint vers moi la main tendue "Tu me dois des sous"... "Non, je suis très loin et je ne demande rien"... Avec ce sourire de celui qui déjà comprend, il me dit "Mais, il y a le plaisir des yeux"... Cette phrase, je l'ai retenue... depuis longtemps. Elle résume ma philosophie quand je peins. Je ne peins que pour le plaisir des yeux. Ayant oeuvré toute ma vie dans le monde des grandes communications, j'ai cherché et je cherche des réponses à ce phénomène qui fait que certains humains peuvent bâtir des messages sur des toiles ou des papiers, qui font la joie ou le désespoir de ceux qui les regardent. Certains êtres privilégiés naissent avec des yeux qui voient plus, des oreilles qui entendent plus, avec des mains qui touchent mieux que les autres. Ils doivent aux autres d'en montrer plus, d'en dire plus, d'en faire plus pour leur plaisir. Mais, il doit y avoir une raison qui module la créativité. Je n'en ai trouvé aucune sinon la rage ou la passion qui vient des "tripes" et qui force l'artiste envers ou contre tous à s'exprimer pour appaiser sa soif.

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